LE PÉRIPLE FAMILIAL DE JEANNE

Jeanne avait 84 ans. Elle demeurait depuis deux ans dans une résidence pour personnes âgées à Brossard. C’était un endroit fort bien aménagé pour la clientèle; une vraie vie d’hôtel. Coquette, Jeanne a toujours quelque dentelle qui dépasse à la gorge, aux poignets, aux genoux. Elle porte des boucles d’oreille tous les jours et colore ses lèvres discrètement.  Un parfum de fleurs flotte autour d’elle.  Elle attend de la visite…

Tous les samedis et tous les dimanches, elle se rend au salon. Elle s’installe sur un coin du grand divan; tout le monde le sait, c’est son divan à elle, pour sa visite.  Et elle attend ses enfants… Mère de sept enfants éparpillés un peu partout en Amérique, Jeanne se dit que ça ne se peut pas qu’on l’oublie.  Pas après s’être elle-même oubliée pendant les années de misère, pas après qu’elle ait continué toute seule à élever ses enfants en travaillant dix-huit heures par jour. On ne peut tout simplement pas nier cette vie d’abnégations, de don ultime de son être.

Jeanne a aussi seize petits-enfants et trois arrière-petits-enfants. Sur les murs de sa chambre, une multitude de photos tapissent l’espace exigu. Lorsqu’on daigne entrer dans ce sanctuaire maternel, elle raconte chaque histoire, une par une, pointant la photo sur laquelle elle disserte.  Son plus vieux est dans l’armée; il a voyagé partout dans le monde, elle montre la boîte de cartes postales altérées par tant de relectures. La cadette a un poste de direction dans une grande pharmacie à Montréal mais ses amours ne vont pas très bien.  Son petit-fils, le beau brun en haut à gauche, étudie le commerce international à La Cité à Londres. Elle ne l’a pas vu depuis huit ans. Sa petite-fille Mylène, une superbe blonde, est mariée avec un américain et demeure à New York. Et le périple familial se poursuit sur le mur. À la fin, les larmes roulent dans les yeux de Jeanne. Ses enfants et petits-enfants sont trop occupés par leur tourbillon professionnel et social pour venir la voir. On lui a offert une tablette pour les rejoindre par Facetime mais elle ne sait plus où sa tablette est passée.

Vous comprenez, Jeanne n’a eu qu’un rôle dans sa vie :  celui de mère.  Entre les repas, le lavage, le bécage de bobos, les ménages des autres maisons pour se faire des sous, elle ne pouvait cultiver les amitiés et le savoir, ni se permettre les petites gâteries personnelles comme un spectacle de Ginette Reno qu’elle aime tant. Tout ce qu’elle avait dans le cœur et dans son mince porte-monnaie, elle l’a investi dans ses enfants, sans remettre en question une seule fois tous ces petits et grands renoncements, sans s’en vanter ni s’en plaindre.  Elle n’a continué à grandir qu’à travers eux, vivant leurs joies et leurs peines.  Elle était née pour être mère, pour donner, pour ne rien prendre d’autre que les cartes d’anniversaire et de Noël que les enfants envoyaient en s’excusant de ne pouvoir venir la voir parce qu’ils ne pouvaient pas, pour de très bonnes raisons… toujours.

Jeanne est morte l’été dernier. Tous les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants assistaient aux funérailles. Parmi eux, ils étaient nombreux à ne pas l’avoir vue au cours des dernières années. Une multitude de fleurs et d'hommages accueillait la mort de cette femme exceptionnelle et on le disait : elle allait leur manquer. Ils pleuraient tous en ne se doutant pas qu’au cours des dernières années de sa vie, tous les samedis et les dimanches soir, Jeanne pleurait de cette affreuse solitude qu’est l’absence de ceux qu’on attend.  Comme c’est triste de ne louanger l’amour que lorsque la vie s'est éteinte...

Il est un moment dans la vie où les enfants doivent devenir les parents de leurs parents.  Les parents âgés ont besoin de gens qui les rassurent, qui les touchent, qui les serrent contre eux, comme nos parents faisaient quand on était petits et peinés. Ils ont besoin de personnes bien à eux, leurs enfants. On aura beau leur procurer tout le confort matériel pour amoindrir le froid qui glisse sous leur peau, ce dont ils ont le plus besoin, c’est du souffle qu’ils ont mis au monde, ce souffle qui réchauffe et qui éloigne la mort.

Les parents, on peut leur reprocher une multitude de choses, y compris nos propres échecs, nos espoirs déçus, nos malaises du cœur et du corps.  Mais y a tout de même une chose qu’il faut leur reconnaître : nous sommes là et le sang circule dans nos veines.  Vous direz qu’il y a des parents qui n’ont pas été à la hauteur et qu’il y a des personnes qui ont raison de ne pas les aimer. C’est vrai. Mais que faire? Laisser la haine nous ronger le cœur jusqu’à la fin ou lâcher prise et apprendre à nos enfants qu’ils ont de bonnes raisons d’aimer les parents et grands-parents que vous êtes ou que vous serez?

Aimer ses parents, ça se perpétue à travers les générations; c’est la continuité de la flamme qui alimente la famille. Devenir la mère de sa mère, le père de son père, c’est ça aimer ses parents. Et surtout, après avoir passé toute une vie à ne jouer qu’un seul rôle, ne les privez pas de l’essence même de leur existence : être parent.


Monic Roy